Leur redonner du souffle
Une photographie d’envergure. Jamais en effet les aptitudes physiques des jeunes, en l’occurrence les collégiens de 6e, n’avaient été évaluées à une si grande échelle. Au programme de cette évaluation nationale, qui s’est déroulée en début d’année scolaire, trois tests permettant d’évaluer leur endurance, leur force musculaire et leur vitesse. Résultat des courses : le bilan est alarmant ! En particulier en endurance, les élèves manquent cruellement de souffle, leur capacité cardio-respiratoire, pour deux élèves sur trois, est ainsi considérée comme insatisfaisante.
Globalement, à la lecture des résultats de ces 3 tests, on note de forte disparités entre les filles et les garçons, mais également suivant le secteur de scolarisation de l’élève (éducation prioritaire ou non) ainsi que l’indice de position sociale du collège.
Pour notre Grand Témoin, le professeur François Carré, ces résultats ne sont pas surprenants et confirment une tendance qu’il observe depuis longtemps : la détérioration de la condition physique des jeunes. Et de nous alerter : « Les parents doivent nous croire lorsque nous disons que la bombe sanitaire concernant la santé de nos enfants, dont nous parlons depuis plus de 15 ans, est là. »
Quelques jours après la rentrée, du 8 septembre au 18 octobre 2025, pas moins de 266 000 élèves de 6e ont participé à des tests pour évaluer leurs aptitudes physiques (endurance, vitesse et force musculaire). Notons qu’à l’origine, cette évaluation devait se dérouler pour tous les nouveaux collégiens de 6e, mais, au final, elle s’est faite sur la base du volontariat des professeurs d’EPS… Ainsi, le taux national de participation, pour l’ensemble des élèves, s’est-il élevé à un petit un tiers, 32 % précisément.
Courir 3 minutes ? Impossible pour un élève sur 5
Il n’empêche, cet échantillon permet de dresser un vrai bilan de l’état de la santé physique de la jeunesse – plus précisément des jeunes de 11-12 ans.
Le principal enseignement porte sur leur capacité respiratoire, qui a pu être évaluée grâce au test d’endurance (lire en encadré page 9). Le résultat est alarmant : selon les critères définis par l’Education nationale, la proportion d’élèves qui présentent une maîtrise satisfaisante s’établit à… 34,2 % ! Autres résultats notables : seul 1 élève sur 2 peut courir au moins cinq minutes à une allure modérée (9,5 km/h), et 1 sur 5 (18 % précisément) est dans l’incapacité de courir au moins trois minutes à 8,5 km/h sans s’arrêter – les filles sont 22 % à ne pas y parvenir contre 14 % des garçons.
Nombreuses disparités
Outre par sexe, les résultats rapportés sur les trois tests ont été détaillés suivant plusieurs autres critères : le retard scolaire ou non (les élèves dits « en retard » sont les élèves entrant en 6e avec un âge supérieur à l’âge théorique requis pour ce niveau), le secteur de scolarisation (collège situé en éducation prioritaire ou non), et l’indice de position sociale (IPS) du collège. Ce dernier critère permet de rendre compte du niveau social des élèves ; une échelle de 1 à 5 a été mise en place : des collèges les moins favorisés (IPS 1) aux collèges les plus favorisés (IPS 5).
Au test d’endurance, les disparités sur ces 3 critères sont très marquées. Les élèves dits en retard présentent un niveau de maîtrise satisfaisante inférieur aux élèves « À l’heure » (l’écart est de 13,9 points). Autre indicateur, dans le secteur public hors éducation prioritaire, 33,9 % des élèves présentent une maîtrise satisfaisante, contre 27,0 % en REP (réseau d’éducation prioritaire) et 22,5 % en REP+.
Enfin, on note que le niveau de maîtrise satisfaisante croît avec le profil social de l’établissement. En chiffres, la part d’élèves avec une maîtrise satisfaisante s’établit à 25,3 % pour les élèves issus des établissements les moins favorisés (groupe d’IPS 1) contre 43,4 % pour ceux issus des établissements les plus favorisés (groupe d’IPS 5).
Une force musculaire insuffisante
Au test de force musculaire, les élèves de 6e parviennent à réaliser un saut moyen sans élan de 138,5 cm. Selon les critères fixés (un saut d’une longueur minimale de 140 cm), moins de la moitié des élèves présentent une « maîtrise satisfaisante » (45,5 %). Les garçons présentent des performances supérieures à celles des filles : ils sont 55,7 % à avoir une maîtrise satisfaisante contre 34,8 % des filles.
Vitesse, juste la moyenne
Un peu plus de la moitié des élèves (54,8 %) présente une maîtrise satisfaisante au test de vitesse ; ils courent 30 mètres en moins de 6 secondes. A l’image des résultats aux tests d’endurance et de force musculaire, les garçons obtiennent de meilleures performances (63,3 % ont une « maîtrise satisfaisante contre 45,9 % des filles).
De grandes tendances
D’une manière générale, comme pour l’endurance, les résultats aux tests de force musculaire et de vitesse montrent des écarts de maîtrise en fonction du retard scolaire, des secteurs de scolarisation et des groupes d’IPS (indice de position sociale).
Pour résumer, les élèves dits « à l’heure » ont de meilleurs résultats globaux que les élèves dits « en retard », les collégiens de l’éducation prioritaire ont de moins bons résultats que les autres, et plus les élèves sont dans des collèges à l’IPS élevé meilleures sont leurs performances aux différents tests d’aptitude physique.
Des corrélations bien établies
L’an passé, une « mini-évaluation » des qualités physiques des élèves de 6e a eu lieu – seuls 4 100 élèves ont participé. Avec un enseignement notable : « les performances aux tests de qualités physiques sont corrélées aux résultats des évaluations nationales en français et en mathématiques ». Il apparaît ainsi nettement que les élèves qui obtiennent les meilleurs résultats aux tests physiques sont les élèves avec le meilleur niveau en français et en mathématiques.
Ce lien entre condition physique et performances scolaires est aujourd’hui bien établi. Déjà, en 2021,après la période du covid, une étude de l’Onaps (Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité) observait, après le premier confinement, chez des enfants de CE1 une baisse moyenne des capacités physiques de 20 % et des fonctions cognitives de 40 % par rapport à celles relevées avant le confinement. A cette époque, nous avions déjà interrogé le co-fondateur de l’Onaps, le professeur François Carré (lire son interview plus bas), qui nous déclarait « Il n’y a aucun doute, l’abstention de pratique régulière d’activité physique et/ou sportive retentit rapidement et de manière importante sur les capacités cognitives et physiques de tous les enfants et adolescents. »
5 ans après, son discours d’alerte est plus que jamais d’actualité : « Si tous les parents pensent que leurs enfants sont en bonne santé, nous pouvons leur certifier qu’ils se trompent dans la majorité des cas ». Le message est clair, et notre responsabilité de parents engagée.
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Mode d’emploi des 3 tests passés par les élèves
Test d’endurance
Egalement appelé test « Luc Léger », le test d’endurance permet d’évaluer la capacité cardio-respiratoire. En pratique, les élèves sont amenés à courir le plus longtemps possible entre deux lignes espacées d’une distance de 20 mètres, en suivant la vitesse imposée, qui augmente chaque minute. Les élèves démarrent à une vitesse de 8 km/h, puis 8,5 km/h (palier 1), puis 9 km/h (palier 2), puis 9,5 km/h (palier 3), et ainsi de suite.
Le niveau des élèves est classé dans trois groupes : « À besoins » (au mieux le palier 1 a été atteint… ou non !) , « Fragile » (l’élève a un résultat compris entre le palier 2 et le palier 3) et « Satisfaisant » (l’élève a au moins atteint le palier 4 – ce qui correspond à 6 minutes de course avec une vitesse finale de 10 km/h).
Test de vitesse
Les élèves doivent parcourir le plus rapidement possible la distance de 30 mètres. Les élèves qui réalisent un temps inférieur à 6,8 secondes sont classés comme « à besoins ». Si le temps final est compris entre 6 secondes et 6,8 secondes, l’élève est situé dans le groupe « fragile ». Pour appartenir au groupe « satisfaisant », l’élève doit courir les 30 mètres en moins de 6 secondes.
Test de saut en longueur
L’objectif du test est d’évaluer la force explosive des membres inférieurs. L’exercice consiste à sauter le plus loin possible sans élan, à pieds joints. Si le saut est inférieur à 110 cm, l’élève est classé « à besoins », entre 110 cm et 140 cm « fragile », au-delà de 140 cm « satisfaisant ».
Inégalité filles – garçons
Au test d’endurance, les garçons présentent des performances supérieures à celles des filles : ils sont 46,3 % à être en situation de maîtrise satisfaisante contre 21,6 % des filles. Les garçons ont également de meilleures performances que les filles dans les deux autres tests (saut et vitesse).
« Redonner du souffle aux 30 minutes d’activité physique quotidienne à l’école »
La mesure des « 30 minutes d’activité physique quotidienne (APQ) » est officiellement généralisée depuis la rentrée scolaire 2022 dans toutes les écoles primaires du pays.
Rappelons que cette demi-heure peut prendre différentes formes, adaptées au contexte de chaque école. Elles peuvent être fractionnées et combinées sur les différents temps scolaires, et dans différents lieux tels que la classe, le préau, la cour. Les récréations, qui restent des temps libres pour les élèves, peuvent également être investis pour amener les enfants à se dépenser davantage.
Problème, cette mesure, qui s’inscrit dans le cadre d’une politique de promotion de la santé et de la prévention de la sédentarité chez les enfants, est loin d’être pleinement appliquée sur tout le territoire.
En effet, selon un rapport sénatorial de septembre 2024 (intitulé « Redonner du souffle aux 30 minutes d’activité physique quotidienne à l’école »), seules environ 4 écoles sur 10 appliquent effectivement la mesure pour la majorité des élèves ! Parmi les obstacles avancés à la mise en œuvre pleine et effective des 30 minutes d’APQ : un manque d’espaces adaptés et des contraintes logistiques et d’emploi du temps.
Près d’une adolescente sur deux abandonne le sport par contrainte sociale
Dévoilée en janvier 2026, une étude menée par la mutuelle MGEN révèle que près d’une adolescente sur deux (45,2 %) abandonne le sport « par contrainte sociale » : méconnaissance du corps féminin, injonctions esthétiques, pression sociale et règne de la compétition au détriment du bien-être sont les principaux freins avancés. 63 % des adolescentes estiment ainsi que les changements physiques liés à la puberté rendent le sport moins agréable et 55 % déclarent que leurs règles constituent un frein à la pratique à cause de la fatigue, des douleurs ou de l’inconfort qu’elles provoquent.
Autres faits marquants : 42 % des adolescentes interrogées déclarent avoir déjà subi des comportements déplacés (moqueries, harcèlement, sexisme), et près d’une sur deux (49 %) se disent mal à l’aise avec certaines tenues sportives imposées, jugées inconfortables ou sexualisées.
Les témoignages recueillis lors de cette étude révèlent une « organisation lourde et peu flexible », avec des entraînements tardifs, « des trajets longs liés à une offre sportive féminine moindre » et des formats rigides fondés sur « la compétition à l’année, qui rendent l’entrée, la reprise ou le début tardif intimidants ».
Un Pass Sport remanié
Encourager la pratique sportive en aidant les familles modestes à payer l’inscription des enfants en clubs, tel est l’objectif du Pass Sport, mis en œuvre en 2021. Si le dispositif a bien été reconduit cette année, il ne concerne plus les enfants éligibles de 6 à 14 ans comme à l’origine, mais il est uniquement ouvert aux jeunes de 14 à 17 ans révolus bénéficiant de l’allocation de rentrée scolaire (ARS), aux jeunes en situation de handicap jusqu’à 30 ans bénéficiant d’une allocation, ainsi qu’aux étudiants boursiers. A noter néanmoins, son montant a été augmenté de 50 à 70 euros.
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Interview – Pr François Carré, cardiologue, co-fondateur de l’ONAPS (Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité) et du Collectif « Pour une France en Forme »
« Il existe un lien entre le niveau journalier d’activité physique pratiqué et le niveau des résultats scolaires »
L’évaluation des aptitudes physiques des collégiens menée à la rentrée montre notamment que seul 1 élève sur 3 a une maîtrise satisfaisante au test d’endurance (test « Luc Léger »). Des résultats inquiétants qui ne doivent pas vous surprendre ; vous alertez depuis longtemps sur la diminution de la capacité physique des jeunes…
Ces résultats ne nous surprennent pas en effet. En 2022, avec le même test « Léger », nous avions montré sur 9 300 collégiens (Hauts-de-France, Bretagne, Auvergne-Rhône-Alpes) que leur vitesse maximale maintenable 5 minutes était de 9,7 km/h en moyenne contre 11 km/h en 1990 (étude sur 352 collégiens menée par le Pr Cazorla, avec le même test « Léger »). Je suis toujours étonné par les expressions de l’Education nationale : 1 élève sur 3 a une maîtrise satisfaisante… A quoi cela correspond quand on parle d’un élément de la capacité physique, quel chiffre est satisfaisant, moyen ? mauvais ?
Les conséquences d’une mauvaise condition physique se limitent-elles aux seuls effets négatifs sur la santé physique ?
Non, les effets d’une mauvaise condition physique ne se limitent pas à la seule santé physique, ils influent négativement sur la santé mentale et en particulier les troubles dépressifs. Il existe aussi un lien entre le niveau journalier d’activité physique (AP) pratiqué et le niveau des résultats scolaires. Il est de même prouvé que la pratique journalière (1h/j au moins) améliore les capacités d’apprentissage et de mémorisation.
Quelles solutions concrètes préconisez-vous pour inverser la tendance ? Quel rôle pour l’école en la matière – les 30 minutes d’activités physiques quotidiennes (inégalement appliquées) pour les élèves de primaire sont une avancée…
La solution concrète est simple : se lever plus pour bouger plus. Pas d‘autre solution.
Les 30 minutes d’activités physiques quotidiennes (APQ) sont une avancée sur le papier, mais, bien qu’elles soient obligatoires, moins de 45 % des écoles les respectent (APQ = AP chaque jour), car beaucoup d’écoles le font 1 ou 2 fois par semaine, et, de plus, il s’avère que dans certaines écoles toutes les classes ne le font pas !
Et que peuvent ou plutôt que doivent faire les parents ?
L’école (que j’attaque souvent) ne peut pas tout, et en tout cas, pas remplacer les parents Les enfants/adolescents ne sont pas les seuls responsables. Les parents sont les exemples, les bons comme les mauvais, pour leurs enfants. A eux de montrer le bon exemple : de ne plus déposer leurs enfants en voiture devant la porte de l’école lorsque la sonnerie sonne, d’oser monter et descendre les escaliers ; d’arrêter de penser que marcher, faire de l’activité physique, de l’EPS, voire du sport, cela fatigue ; d’arrêter de demander des dispenses pour l’EPS (que le médecin ne devrait pas signer dans plus de 75 % des cas).
Ce qui fatigue le plus c’est de ne rien faire. La preuve ? Le mot le plus employé des adolescents, c’est flemme alors qu’ils passent 74 % de leur temps éveillé assis ou couché. Donc rester assis ou couché ne repose pas !
Si tous les parents pensent que leurs enfants sont en bonne santé, nous pouvons leur certifier qu’ils se trompent dans la majorité des cas (il y a des enfants qui bougent bien, mangent bien, dorment bien heureusement). La pression artérielle (PA) et le taux de sucre dans le sang des collégiens actuels sont plus élevés que ceux relevés il y a 20 ans. La première cause d’arrêt cardiaque avant 30 ans est l’infarctus du myocarde qui, il y a 20 ans, touchait les hommes de 45 ans. Une PA et un taux de sucre élevés à 15 ans favorisent la survenue d’un infarctus à 30 ans. Donc les parents doivent nous croire lorsque nous disons que la bombe sanitaire concernant la santé de nos enfants, dont nous parlons depuis plus de 15 ans, est là. Rien n’est perdu nous en sommes sûrs, mais il faut se lever et bouger maintenant.