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Réforme de l’orthographe : application… ou non ?

hd-393-ortho-2-afpDepuis la rentrée, une réforme de l’orthographe est en vigueur. Disparition partielle de l’accent circonflexe sur le «i» et le «u», simplification de l’écriture de quelque 2 400 mots… Que recouvre-t-elle vraiment ? Et, surtout, est-elle réellement appliquée par les enseignants ?

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Les nouveaux programmes scolaires, du primaire au collège, entrés en application à la rentrée 2016 ont été rédigés en appliquant les rectifications de l’orthographe proposées par le Conseil supérieur de la langue française (et publiées au JO du 6 décembre… 1990 !). Certains éditeurs de manuels scolaires les avaient déjà intégrées à leurs ouvrages. D’autres l’ont fait cette année après que le ministère a inscrit à l’intérieur des programmes que la référence en la matière est celle de 1990. Les ouvrages distribués depuis la rentrée portent ainsi un macaron « Nouvelle orthographe » pour signaler les mots concernés par la réforme de simplification.

 

Accent circonflexe, ognon et nénufar

En tout, ce sont 2 400 mots dont l’orthographe est modifiée. Les principaux changements concernent des éléments bien précis : on soude certains noms composés (portemonnaie, pingpong, extraterrestre…) ; on harmonise le pluriel des noms composés avec celui des noms simples (un garde-malade, des garde-malades) ; on place un accent grave sur le « e » quand il est précédé d’une autre lettre et suivi d’une syllabe qui comporte un « e » muet (évènement, cèleri, sècheresse, règlementation…) ; on conjugue les verbes en « -eler » et en « -eter » sur le modèle de « peler » et d’ « acheter » (elle ruissèle, j’étiquète, il époussètera…) : on ne fait exception que pour les verbes « appeler » et « jeter » (et ceux de leur famille, comme « rappeler » et « rejeter ») ; on applique les règles usuelles d’orthographe et d’accord aux mots d’origine étrangère (des imprésarios, un diésel, les médias…) ; on peut supprimer certains accents circonflexes sur le « i » et le « u » (voute, traitre, paraitre, huitre…), seuls subsistant ceux qui aident à différencier deux mots l’un de l’autre (« du » et « dû », « mur » et « mûr »…) ; on systématise les tirets dans les nombres (« vingt et un » devient « vingt-et-un ») ; on rend invariable le participe passé de « laisser » suivi d’un verbe à l’infinitif (« elle s’est laissé maigrir », « je les ai laissé partir »).

Enfin, un certain nombre d’anomalies sont rectifiées. Par exemple : le participe masculin du verbe « absoudre » prend un « t » à la fin à la place du « s », pour marquer la cohérence avec le participe passé féminin, « absoute ». « Ambiguë » devient « ambigüe » : le tréma est déplacé sur la lettre « u » afin d’éviter des difficultés de lecture. Au masculin « ambigu » s’écrit toujours sans le tréma.

Pour respecter la logique dictée par « bonhomme », « bonhomie » prend désormais un « m » supplémentaire et devient « bonhommie ». Autres cas particuliers : « corolle » devient « corole », « frisotter » se transforme en « frisoter », « nénuphar » se simplifie en « nénufar » qui est son orthographe originelle. Les mots « oignon », « saccharine » et « eczéma » deviennent « ognon », « saccarine » et « exéma ». Plus difficile à faire accepter pour le moment : la francisation des mots comme « taliatelle » pour « tagliatelle » et « paélia » pour « paella ».

 

Obligatoire, la nouvelle orthographe ?

La réforme de l’orthographe s’apparente à un feuilleton depuis 1990 ! Cette année-là, le Conseil supérieur de la langue française rendait un rapport qui rappelait ce pourquoi il avait été mis en place, en « écartant tout projet d’une réforme bouleversante de l’orthographe qui eût altéré le visage familier du français et dérouté tous ses usagers répartis sur la planète ». L’idée était plutôt de « proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr ». De fait, les professeurs devaient seulement tolérer l’orthographe rectifiée dans les copies d’examen… mais n’étaient pas tenus de l’enseigner en classe. Nouvel épisode en 2008 : le Bulletin officiel (BO) du ministère de l’Éducation nationale hors-série du 19 juin 2008 précisait en effet alors que « l’orthographe révisée est la référence » : « pour l’enseignement de la langue française, le professeur tient compte des rectifications orthographiques proposées par le Rapport du Conseil supérieur de la langue française, approuvées par l’Académie française ».

Rebondissement quatre ans plus tard : le BO du 3 mai 2012 rappelle que « les rectifications […] restent une référence mais ne sauraient être imposées. […] Dans l’enseignement aucune des deux graphies (ancienne ou nouvelle) ne peut être tenue pour fautive. » Dernier épisode en date, la référence à l’orthographe simplifiée revient dans le BO du 26 novembre 2015. Une nouvelle orthographe que L’Académie française n’a jamais imposée et qui reste facultative. Dans les faits, les enseignants n’ont donc pas à sanctionner un élève qui continuerait à écrire « oignon » avec un « i » ou « huître » avec un accent circonflexe.

 

hd-393-ortho-1-afpLes enseignants appliquent-ils la réforme ?

Oui, en théorie, depuis 2008, c’est-à-dire depuis que la nouvelle orthographe est la référence. « Depuis cette date, l’école primaire a joué le jeu. Au collège, la situation est plus contrastée », a constaté Viviane Youx, présidente de l’association française des enseignants de français (AFEF). Réticents, les professeurs ? « Ils le sont beaucoup plus au lycée », observait-elle encore. « Cette réforme ne prend pas. Les professeurs écrivent comme ils savent écrire », résume de son côté Jean-Rémi Girard, professeur de français et vice-président du syndicat national des lycées et collèges (SNALC).

Une disparité d’application selon les niveaux ? Difficile de généraliser. Chaque professeur des écoles, chaque enseignant use en réalité de sa propre méthode. En revanche, tous s’accordent sur le fait que le problème de l’apprentissage de l’orthographe se trouve ailleurs. Au-delà de l’orthographe lexicale, il porte sur l’orthographe grammaticale, la syntaxe, la compréhension de la langue et le vocabulaire. « Ces recommandations ne répondent en rien aux réels problèmes orthographiques que connaissent nos élèves et les adultes qu’ils deviennent, poursuit Jean-Rémi Girard. Il manque un enseignement structuré de la grammaire. »

Dans sa déclaration du 16 février 2016, alors que la polémique fait rage en France quant au « péril » couru par l’accent circonflexe, l’Académie française ne dit d’ailleurs pas autre chose : « Plus que la maîtrise de l’orthographe, défaillante, c’est la connaissance même des structures de la langue et des règles élémentaires de la grammaire qui fait complètement défaut à un nombre croissant d’élèves, comme le montrent les enquêtes internationales menées ces dernières années, qui, toutes, attestent du net recul de la France par rapport à d’autres pays européens dans le domaine de la langue ».

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ZOOM

Retour sur une polémique

Le 4 février dernier, la presse s’emballe soudainement, annonçant la « mort » de l’accent circonflexe et une réforme de l’orthographe aux allures de révolution. Les critiques contre la ministre Najat Vallaud-Belkacem fusent de toutes parts : le syndicat étudiant UNI s’en prend à l’« infâme réforme » quand Twitter voit naître le hashtag #JeSuisCirconflexe. Dans L’Express, Michel Lussault, le président du Conseil national des programmes, dénonce une manipulation « politique ». L’Académie française précise alors que, au total, 3 à 4 % du lexique français seulement se trouve concerné par cette simplification de l’orthographe.

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itw-393-dominique-dupriezINTERVIEW

Dominique Dupriez, agrégé de lettres et grammairien, auteur de « La nouvelle orthographe expliquée à tous » (éd. Albin Michel, août 2016)

Simplifier l’orthographe facilitera-t-il mécaniquement son apprentissage par les élèves ?

Attention, il ne s’agit pas de « simplifier » l’orthographe ! Les maîtres-mots sont « cohérence », « régularisation » et « harmonisation ». Donc, oui, cette régularisation facilitera l’apprentissage pour les jeunes enfants et les étrangers.

 

Parmi les modifications apportées, quelles sont celles qui vous semblent les plus pertinentes et pour quelles raisons ?

Je pointerai quelques exemples de « régularisation ». En nouvelle orthographe, on écrit « ruissèlement » comme « harcèlement » et « démantèlement ». On écrit « évènement » comme « avènement », « volleyball » comme « football », « portemonnaie » comme « portefeuille » et « portemanteau », « règlementation » comme « règlement »…

 

Que diriez-vous à un parent d’élève qui se montrerait très réticent à ce que son enfant apprenne à écrire « ognon » sans « i » et « voute » sans accent circonflexe ?

L’orthographe du mot « ognon » n’est pas nouvelle. Regardez dans les rues ! Regardez sur les pancartes des magasins ! Regardez les livres des 18e et 19e siècles ! Regardez les dictionnaires. En acceptant, la graphie « ognon », les dictionnaires contemporains ne font qu’entériner l’usage. La graphie « oi » pour le son « o » n’est pas cohérente et est totalement isolée dans la langue française.

L’étymologie ne se justifie pas pour l’accent circonflexe. Ici aussi, de plus en plus, dans l’usage, l’accent circonflexe a tendance disparaître. Il n’a aucune justification phonétique. Donc, de nouveau, les dictionnaires qui acceptent la graphie « voute » (Larousse, Hachette) ne font qu’entériner un usage de plus en plus répandu.

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itw-393-delphine-cassouletPOINT DE VUE

Delphine Cassoulet, directrice de l’école élémentaire de Naujan-et-Postiac (Gironde)

« J’applique la réforme quand cela simplifie l’orthographe pour les élèves. Par exemple dans la conjugaison des verbes en « eler » et en « eter », on supprime les doubles consonnes et tous les verbes, sauf appeler et jeter, prennent un accent. Je l’applique aussi pour les mots qui commencent par « contre » ou « entre » comme « entretemps » ainsi que pour le pluriel des mots composés comme « des allume-cigares ». Parmi les mots que change la réforme, il n’y en a finalement que très peu que l’on utilise à l’école, soit parce qu’ils appartiennent au langage soutenu, soit parce qu’ils sont d’origine étrangère. On n’emploie pas tous les jours les mots « ognon » et « nénufar ». A notre niveau, je dirais que la réforme concerne environ une petite trentaine de mots. En réalité, j’applique cette simplification de l’orthographe, qui date de 1990, depuis cinq ou six ans maintenant. Je le fais savoir aux parents d’élèves dans les informations qui leur sont communiquées en début d’année scolaire et cela n’a jamais posé aucun problème ».

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